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Clément Robbe, professeur de physique à Chimie Pékin, a relevé le défi pédagogique du confinement.

Clément Robbe, professeur agrégé senior en physique à Chimie Pékin

Clément Robbe est professeur agrégé senior en physique à Chimie Pékin, institut franco-chinois piloté par Chimie ParisTech et la Beijing University of Chemical Technology (BUCT), depuis le 1er septembre 2018. Il partage son expérience pédagogique en période de confinement.

"Lorsque ma compagne et moi sommes revenus à Pékin le 19 février, la Chine était encore plongée dans la psychose du COVID-2019 Nous imaginions alors une rentrée des classes repoussée au grand maximum de quelques semaines, et nous préparions pour un retour sur nos campus respectifs début mars. Nous ne pouvions pas plus nous tromper… Nous sommes aujourd’hui le 4 mai, et entrevoyons à peine les contours flous d’une réouverture prochaine. Nous ne sommes cependant pas restés inactifs pendant ces semaines de semi-isolation, et avons pu nous lancer à plein temps dans le grand challenge de ces périodes de distanciation sociale : l’enseignement à distance. Nos étudiants, assoiffés de connaissances et las de ces vacances qui n’en finissaient plus ont pu alors se réjouir : s’ils ne pouvaient se rendre à l’université, l’université se rendrait chez eux. Ainsi, c’est en pyjama, et dans le confort de leur salon familial, qu’ils se sont délectés des merveilles pédagogiques concoctées par leurs professeurs éparpillés aux quatre coins du globe.

Parmi le vaste panel de moyens 2.0 que nous procurait le 21ème siècle pour infliger nos cours à nos étudiants dévoués, deux en particulier retinrent l’attention de mes collègues et moi-même :
- Des cours « en temps réel » à heure fixe, comme nous le ferions sur le campus,
- Des vidéos mises à disposition déposées chaque semaine sur un serveur dédié.
Cela fut ensuite la décision de chacun de choisir l’une ou l’autre de ces méthodes, voire, pour les aventuriers numériques, une intelligente combinaison des deux.

Mon choix se porta personnellement sur la réalisation de vidéos, postées tous les lundis matin, de manière à traiter un demi-chapitre par semaine, avec un appel vidéo avec l’ensemble des étudiants tous les vendredis pour répondre aux questions qui m’auraient été adressées pendant la semaine. Sur le papier, cette formule était pour moi idéale, elle permettait à des élèves dont la principale difficulté réside dans la compréhension de la langue de consulter les contenus à loisir, autant de fois qu’ils le souhaitaient, de sorte que ne subsistent en fin de semaine que les problèmes liés à la physique en elle-même, que nous dissiperions en une séance.

Cette formule avait également pour intérêt de me permettre de moduler mon emploi du temps, car avec trois colocataires (dont certains également font de l’enseignement à distance) et un chat féru de photobombing, il pouvait être particulièrement difficile de faire un appel vidéo de plus de 10 minutes sans qu’un animal apparaisse à l’écran (chat et colocataires compris) ou ne s’assoie sur mon clavier (uniquement le chat, mes colocataires sont bien dressés). En plus de ces vidéos (généralement une dizaine par semaine, pour une durée totale comprise entre 1h30 à 2h), s’ajoutaient des exercices hebdomadaires, avec un relevé de travail toutes les deux à trois semaines, de sorte à forcer (si besoin en était) les étudiants à travailler. Après un peu plus de deux mois de cette formule, l’heure des bilans a sonné.

Les premières remarques que j’effectuerai concerneront la qualité technique intrinsèque de mes vidéos. Le premier constat à effectuer est le suivant : n’est pas Stanley Kubrick qui veut, et force est de constater lors du visionnage de mes vidéos que nous sommes loin des standards hollywoodiens. L’on ne s’improvise pas réalisateur en un jour, surtout lorsque tout le matériel dont l’on dispose est un téléphone et un ordinateur. Voici, pour l’anecdote, la manière dont j’ai choisi de procéder (attention, technophobes s’abstenir) :
- Pour chaque leçon, un diaporama était préparé, puis diffusé à l’écran de mon ordinateur ;
- Une application dédiée me permettait d’utiliser mon téléphone en tant que Webcam en le connectant à ma box internet, afin d’envoyer l’image vers VLC media player ; mon téléphone alors placé sur un pupitre judicieusement reconverti pour l’occasion me permettait de filmer une feuille de papier jouant le rôle de tablea ;
- Un logiciel de capture d’écran me permettait ensuite d’enregistrer ma présentation ; l’audio étant capturé par le microphone de mes écouteurs ;
- Enfin, un logiciel d’édition vidéo me permettait d’éditer la vidéo (suppression des moments inutiles, des bruits de fond de type miaulement de chat et des moustaches apparaissant à l’écran) ;
- Enfin, ne restait plus qu’à mettre en ligne le fichier sur le serveur dédié.

Une fois le dispositif bien rodé, la réalisation d’une vidéo d’une durée de 15 minutes environ pouvait ne me prendre en tout et pour tout que 45 minutes (contre plusieurs heures au début) pour un résultat final que l’on peut juger satisfaisant, sans qu’il soit fantastique (je mets au défi quiconque de regarder d’une traite les heures de vidéos que j’ai maintenant compilées sans être étreint d’une certaine lassitude intellectuelle qui, dans les cas extrêmes, pourrait confiner à l’ennui).

Abordons maintenant la réception de ces vidéos par les élèves, et mon impression quant à la qualité de la formation ainsi fournie. Premièrement, ce mode d’enseignement peut fonctionner, j’ai pu ainsi observer chez certains élèves un réel engouement, et une volonté de travail qui force le respect. Pour les étudiants sérieux et travailleurs, ce type de travail à la maison, leur permettant d’organiser eux-mêmes leur temps, peut-être une réussite. Cependant, cela ne concerne qu’un nombre réduit d’élèves et, aujourd’hui, après plusieurs mois de vidéos hebdomadaires, même les plus sérieux commencent à se lasser. Au fil des semaines, les questions concernant les chapitres traités se sont taries, à tel point que mes séances du vendredi se résument maintenant à l’envoi d’un questionnaire portant la mention « Avez-vous des questions ? », qui se voit répondre unanimement par la négative par 53 étudiants. D’aucuns, plus optimistes que je ne le suis, attribueraient ce phénomène à des documents de cours d’une clarté exceptionnelle et à des vidéos explicatives dignes d’un « C’est pas sorcier ! » oriental. En pessimiste modéré, j’imagine davantage mes documents de cours être relégués dans un coin de l’ordinateur de mes étudiants, entre un épisode de « Game of Thrones » et une partie de « League of Legends ».

Je conclurai finalement cet article en donnant mon avis final, bien entendu totalement subjectif et personnel, sur cette expérience d’enseignement à distance. Mon impression est que, en recourant massivement à des moyens techniques que je ne maîtrisais qu’imparfaitement, mon métier est passé de celui de professeur à celui d’un médiocre « entertainer ». Dans la salle de classe, il me fallait déjà me battre contre WeChat et son invasion permanente de notifications, qui réduisait la capacité d’attention de mes étudiants à néant. Aujourd’hui, j’ai peur que les précieux mégaoctets de mon temps ne finissent dans la boîte SPAM de mes élèves.

Auparavant, comme tout professeur, je pouvais parfois tirer une intense satisfaction, quand je lisais dans le regard de ces jeunes gens un intérêt réel pour la physique, cette discipline qui me passionne. Maintenant, je poste des vidéos, comme on jette une bouteille à la mer, espérant qu’elles s’échouent quelque part sur le rivage de leur attention. Alors que nous nous échinons à inventer des moyens de pouvoir malgré tout organiser des examens, tout en évitant la triche, il semble que mon but soit davantage de justifier l’obtention d’un tampon tricolore sur un diplôme que de me soucier réellement de tous les élèves, peut-être un peu moins appliqués que les autres, que nous abandonnons au bord de la route.
Comme vous l’aurez probablement compris à la lecture de ce qui précède, je fais partie de ceux qui estiment que la transmission directe étudiant-professeur est nécessaire à un apprentissage efficace, et me montre relativement sceptique quant à l’enseignement à distance. Si celui-ci peut se montrer un atout précieux en appui d’un cours traditionnel, permettant aux élèves sérieux de briller, il ne peut pas, selon moi, constituer à lui seul une formation de qualité pour la majorité des étudiants.

Nous pouvons certes nous féliciter de la réussite ces derniers mois des élèves matures et appliqués, mais devons avant tout nous préparer à réintégrer certains étudiants qui, scolairement parlant, sont aujourd’hui dans une situation de détresse.

Heureusement, aujourd’hui, alors que la vie reprend son cours à Pékin, nous pouvons être rassurés, tout revient à la normale, et nous n’en avons plus pour longtemps."

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